Parlons de la Nausée, non seulement comme journal philosophique, mais aussi et surtout comme roman, soumis à l'ordre du roman, au modèle épique dans les deux sens du terme: forme et idéal. Et cela d'un double point de vue: de l'extérieur, du côté de la réalité, où le roman apparaît comme une totalité structurée se distinguant ainsi de cette même réalité (c'est-à-dire de la vie); et de l'intérieur, du côté de la fiction, où notre héros, Antoine Roquentin, se plaint de l'incohérence foncière de sa vie, qui selon lui n'est justement pas une vie de héros romanesque. Car dès que la vie prend une allure épique, elle ne fait que reproduire un modèle littéraire. Ce penchant épique, si l'on peut dire, a été pour Roquentin une illusion de longue durée, illusion qu'il vient de dévoiler et dont - c'est du moins ce qu'il pense — il s'est enfin libéré. Du point de vue de la réalité, c'est-àdire du nôtre, Roquentin est un personnage fictif, un héros de roman; tandis que du point de vue de la fiction, c'est-à-dire du sien, il est une personne réelle. Contradiction inhérente à toute oeuvre de fiction, mais qui constitue le noeud même de l'aventure de Roquentin. On sait que le titre primitif du premier roman de Sartre était Melancholia, d'après la célèbre gravure d'Albrecht Durer. Si le roman avait pu garder ce titre, le lecteur aurait peut-être tenu mieux compte de l'aspect fictionnel, le roman se désignant lui-même en tant qu'art en empruntant le nom d'une oeuvre d'art ancienne. La forme allégorique de Durer aurait également accentué le côté allégorique du roman de Sartre, nous faisant alors découvrir le caractère classicométaphysique du personnage de Roquentin: un héros tenté par la recherche de l'absolu, par un désir épistémologique qui l'entraînera vers sa perte. Cependant le titre de Melancholia fut déconseillé par Gaston Gallimard, qui proposa celui de la Nausée, soulignant le thème existentiel du roman et justifiant l'interprétation qui devait dominer par la suite: une méditation philosophique à partir d'une expérience personnelle et légèrement travestie en journal intime. Ainsi on a traité les pensées de Roquentin comme si elles étaient celles de Sartre, et les expériences de Roquentin comme des arguments philosophiques.
La Nausée -
Jean-Paul Sartre
Gallimard
1948
226 páginas
7h 32m
ISBN-1: 0
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